L’apogée technologique

Alita : Battle Angel*, de Robert Rodriguez.

Alors qu’il fait ses emplettes dans la montagne des déchets abandonnés par la cité céleste de Zalem, le docteur en cybernétique Ido Dyson découvre les restes d’un cyborg arborant le visage d’une jeune fille. Après rafistolage, il s’avère que celle-ci n’a plus aucun souvenir.
Un premier indice apparaît toutefois lorsqu’elle se découvre un goût très prononcé pour la castagne…


Officiellement, le film est l’adaptation du manga Gunnm, de Yukito Kishiro, publié pour la première fois au Japon entre 1990 et 1995**.
En 1993, un anime reprenant les deux premiers tomes voit le jour.

En l’occurrence, il semblerait que le long-métrage de Rodriguez soit un mélange des deux. Les personnages de Grewishka et de Chiren (Jennifer Connelly), par exemple, n’existent pas (ou différemment) dans l’oeuvre d’origine et les trames scénaristiques des deux adaptations sont très proches. L’intégration du Motorball, en revanche, ainsi qu’un certain nombre d’éléments narratifs, de décors ou de mise en scène font directement référence à l’oeuvre d’origine.

Bien que réalisé par Robert Rodriguez, le film a été écrit et produit par James Cameron et Jon Landau. Dans les cartons depuis plusieurs années, leur ambition se heurte aux limites technologiques. Quand celles-ci sont repoussées, c’est un projet plus ancien qui est choisi : Avatar.
En toute logique, on retrouve donc à la barre des effets visuels la société Weta Digital, fondée par Peter Jackson. Outre les trilogies du Seigneur des anneaux et du Hobbit, c’est son travail sur des films comme King Kong (Jackson), Avatar, Les aventures de Tintin (Spielberg), ou plus récemment La planète des singes : les origines, Mortal Engines et Avengers : Infinity War qui ont fait du studio une référence absolue dans le monde des effets spéciaux et de la performance capture.***

D’où la virtuosité technique atteinte avec Alita : Battle Angel.
Après avoir pulvérisé les précédents obstacles (univers entièrement virtuel, créatures en interaction avec des personnes réelles, animaux virtuels en interaction avec des personnes réelles), leur défi était ici de créer un personnage humanoïde, entièrement en images de synthèse, en interactions avec des personnes réelles.

Pour approfondir, voir le reportage de Bruce Benamran, de la chaîne E-penser, après son invitation à tester la performance capture, dans le saint des saints.
Ci-dessous la partie interview sur la conception du film, où l’on apprend, entre autre, que chaque cheveu du personnage d’Alita a été modélisé individuellement, ou encore que « la géométrie 3D d’un seul de ses iris dépasse la géométrie complète de Gollum » (9:50).


Alors tout cela est bien joli, dira-t-on, mais qu’en est-il du plus important ?
Le plus important étant que le film soit réussi d’abord en tant que film, non en tant qu’adaptation.

Du point de vue d’un non-initié à la création de Kishiro (mais ça, c’était avant), l’une des plus grandes réussites (outre Rosa Salazar) est l’immersion du spectateur dans l’univers à travers le personnage principal.
Alita, amnésique, se réveille dans un corps et un monde qu’elle ne connaît pas, tout comme le spectateur profane qui les découvre en même temps qu’elle. La démarche est loin d’être nouvelle, mais le temps et le soin apportés pour la mettre en place font la différence. La chose est décuplée par le niveau de réalisme qui, ajouté par-dessus, brouille la frontière entre réel et virtuel.

Notons également le choix de l’actrice. Indéniablement, c’est un coup de génie.
Cette femme dégage une énergie qui sauve le pire. Les scènes romantiques assaillies par les violons; l’interprète d’Hugo, certes sympathique, mais issu d’une erreur de casting; et, bien entendu, la formidable « Je ne reste pas passive en présence du mal », classée en deuxième position sur la liste des écrits prohibés.****
Dieu merci, tous les défauts réunis ne suffisent pas à ruiner le banquet.

En ce qui concerne le rapport avec le matériau d’origine, chacun pourra librement se forger une opinion (sachant qu’il y a déjà une distinction entre les adeptes du manga et de l’anime). La différence la plus frappante est l’absence totale des grandes giclées d’hémoglobine et de charcuterie.
De mon expérience personnelle (1er visionnage -> lecture des 9 tomes -> animes en avance rapide -> 2e visionnage), le film s’apprécie bien à froid, mais certaines séquences délivrent toutes leurs saveurs avec un brin de recul. Une brève partie de l’affrontement sous-terrain est ainsi une retranscription monumentale du manga. Et le Motorball… Doux Jésus.

Tout cela pour dire que l’adaptation est plutôt réussie, offrant même quelques scènes d’anthologie. Les auteurs ont su s’approprier l’univers pour en proposer une vision personnelle, considérablement enrichie par leur savoir-faire.
Et malgré une fin atrophiée par l’obligation d’une suite, le film a l’avantage de se suffire à lui-même et de permettre au néophyte de découvrir un univers différemment des connaisseurs, sans devoir se référer au récit d’origine.

Ceci est un modèle de bande-annonce.

P-S : Une mise en garde pour les plus curieux : découvrir la bande-dessinée après le film, à partir de 25/30 ans, peut provoquer une envie de scandale.
La catégorie Seinen s’adresse en effet à un public fin d’adolescence/jeune adulte, un tantinet habitué au genre.

Qui plus est, l’histoire a vu le jour dans un contexte différent, il y a près de 30 ans.


*Le titre du film provient de la traduction anglaise Battle Angel Alita, pour le manga, et Battle Angel pour l’anime.
** L’univers s’étend sur trois séries :
1) GUNNM, série originale ; 1990-95 ;
2) GUNNM LAST ORDER, continuité alternative, permettant à l’auteur de poursuivre l’exploration de son univers, arrêté trop brutalement ; 2000-2014 ;
3) GUNNM MARS CHRONICLES, revient sur les origines de son personnage principal depuis 2014.
*** Le studio reçoit autour de 6 prix par an…
**** La première position est actuellement détenue par Wonder Woman : « Ce n’est pas une question de mérite. Mais de ce que l’on croit au plus profond de soi. Et moi, je crois en l’amour. »