Le cri du coq

Le chant du loup, d’Antonin Baudry.


Nous sommes en 2019 après Jésus-Christ.
Toute la Gaule est occupée par les comédies potaches et les blockbusters américains… Toute? Non! Car un groupe d’irréductibles cinéastes résistent encore et toujours à l’envahisseur.

Le surnommé Chaussettes a un don très recherché dans la marine, c’est une oreille d’or. Cela signifie qu’il est capable d’identifier le moindre son audible en mer et que la conduite du sous-marin repose sur ses épaules. Au cours d’une mission, il confond néanmoins un sous-marin avec un cachalot et met tout l’équipage en péril.


Ceci est un film de sous-marin digne des grands films de sous-marins.
(Pour les non-initiés, un film de sous-marin est un film claustrophobique à suspens, où tous les organes liés à la respiration du spectateur cessent leur fonctionnement pendant plusieurs minutes.)
Ce film est une fierté nationale.

Il est ainsi de ton devoir, citoyen, de former des bataillons, et de marcher, marcher, vers le cinéma le plus proche, afin de voter pour l’avenir de cet art qui t’est si cher.
Car vois-tu, citoyen, il manque à ce film 600 000 spectateurs pour rejoindre Nicky Larson et le parfum de Cupidon, et 5 millions pour atteindre la première place, détenue par Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu.

Citoyen, camarade! En ces temps troublés, il est important de faire entendre ta voix et de ne pas abandonner la nation à l’aigreur et à la débauche.

Alors, ami, prends les bougres qui t’entourent, paye-les, kidnappe-les, arrange-toi comme tu veux, mais réorganise-moi ce classement!

Citoyen, l’avenir du pays est entre tes mains.


« Il y a trois sortes d’hommes :
Les vivants,
Les morts,
Et ceux qui sont en mer. »


Aristote

L’apogée technologique

Alita : Battle Angel*, de Robert Rodriguez.

Alors qu’il fait ses emplettes dans la montagne des déchets abandonnés par la cité céleste de Zalem, le docteur en cybernétique Ido Dyson découvre les restes d’un cyborg arborant le visage d’une jeune fille. Après rafistolage, il s’avère que celle-ci n’a plus aucun souvenir.
Un premier indice apparaît toutefois lorsqu’elle se découvre un goût très prononcé pour la castagne…


Officiellement, le film est l’adaptation du manga Gunnm, de Yukito Kishiro, publié pour la première fois au Japon entre 1990 et 1995**.
En 1993, un anime reprenant les deux premiers tomes voit le jour.

En l’occurrence, il semblerait que le long-métrage de Rodriguez soit un mélange des deux. Les personnages de Grewishka et de Chiren (Jennifer Connelly), par exemple, n’existent pas (ou différemment) dans l’oeuvre d’origine et les trames scénaristiques des deux adaptations sont très proches. L’intégration du Motorball, en revanche, ainsi qu’un certain nombre d’éléments narratifs, de décors ou de mise en scène font directement référence à l’oeuvre d’origine.

Bien que réalisé par Robert Rodriguez, le film a été écrit et produit par James Cameron et Jon Landau. Dans les cartons depuis plusieurs années, leur ambition se heurte aux limites technologiques. Quand celles-ci sont repoussées, c’est un projet plus ancien qui est choisi : Avatar.
En toute logique, on retrouve donc à la barre des effets visuels la société Weta Digital, fondée par Peter Jackson. Outre les trilogies du Seigneur des anneaux et du Hobbit, c’est son travail sur des films comme King Kong (Jackson), Avatar, Les aventures de Tintin (Spielberg), ou plus récemment La planète des singes : les origines, Mortal Engines et Avengers : Infinity War qui ont fait du studio une référence absolue dans le monde des effets spéciaux et de la performance capture.***

D’où la virtuosité technique atteinte avec Alita : Battle Angel.
Après avoir pulvérisé les précédents obstacles (univers entièrement virtuel, créatures en interaction avec des personnes réelles, animaux virtuels en interaction avec des personnes réelles), leur défi était ici de créer un personnage humanoïde, entièrement en images de synthèse, en interactions avec des personnes réelles.

Pour approfondir, voir le reportage de Bruce Benamran, de la chaîne E-penser, après son invitation à tester la performance capture, dans le saint des saints.
Ci-dessous la partie interview sur la conception du film, où l’on apprend, entre autre, que chaque cheveu du personnage d’Alita a été modélisé individuellement, ou encore que « la géométrie 3D d’un seul de ses iris dépasse la géométrie complète de Gollum » (9:50).

Lire la suite de « L’apogée technologique »

Segregation book

Green Book, de Peter Farrelly.

Tony est un gars simple. L’esprit d’un gosse de 8 ans dans le corps d’un videur de boîte de nuit. Mais l’homme est sérieux et sait gérer, à sa manière, les problématiques d’ordre relationnel.
Exactement celui dont à besoin Don Shirley, pianiste de Jazz noir renommé, pour l’accompagner dans sa tournée de l’Amérique sudiste des années 1960.

Basé sur une histoire vraie, le film est co-écrit par le fils de Tony, Nick Vallelonga, qui tenait à retranscrire la légende familiale. Celle d’une amitié touchante entre deux hommes que tout oppose, magnifiée par l’interprétation de ses acteurs.
Touchant et poilant. Un bon moment.

Big and furious

Mortal Engines, de Christian Rivers.

Un futur post-apocalyptique où les villes, montées sur roues, se font la course pour s’entre-dévorer.
Où est-ce qu’on signe?

La première partie du film est étonnamment bonne. On prend plaisir à s’immerger dans le concept, puis dans cette ville, et à en suivre les personnages.
L’enthousiasme s’effrite malheureusement à mesure que se développe ce que l’on appelle communément un scénario…

Hugo Weaving, acteur génial, est ainsi condamné à un rôle de méchant tellement incohérent et forcé qu’il en est insipide.
Insipides, tous les personnages le sont plus ou moins puisqu’ils ne sont rien d’autre que des clichés auxquels a été donné forme humaine.
C’est tellement manichéen que c’en est à vomir. (Qu’on ne me sorte pas que c’est pour ado, ça ne peut pas être une excuse. )

Hormis ce gros problème que j’ai avec les personnages, le film semble beaucoup souffrir de sa durée (2h), largement insuffisante tant la structure du scénario et l’univers semblent faits pour une trilogie.
Qui plus est, le rythme est si rapide qu’on comprend que l’ensemble a été passé au hachoir du montage pour une réduction du temps maximale.

Pour l’anecdote, on retrouve Robert Sheehan, qui avait quitté Misfits pour se consacrer au cinéma…

PS : Le rendu vaut le détour sur grand écran.

Aquaplaning

*Definition : perte d’adhérence d’un véhicule pouvant entraîner une sortie de route.

Aquaman, de James Wan.

Ça a commencé au premier plan, comme une intuition.
Cette ouverture sur un volet qui claque a immédiatement éveillé l’attention du vigile dans sa tour de contrôle.
– Pourquoi le film s’ouvre sur un gros plan d’un volet qui claque?
Le vigile s’est affûté au fil des séances. Il sait qu’un premier plan, c’est important.

Je le fais taire. On ne peut pas juger un film sur son ouverture.
– Un peu quand même…
Il y a de fortes chances que ce soit une grosse merde, mais il est important de ne pas l’exprimer trop en avance. Faisons comme si le renouveau était possible sans changer la méthode.

Nicole Kidman entre scène.
– Qui a botoxé Nicole Kidman?
Je patiente. L’intuition grossit.

La voix de Jason Momoa surgit dans les enceintes pour nous raconter ce qu’on voit.
Le vigile se rapproche de la sirène d’alarme.
Les nerfs se tendent.
Il faut patienter.

Bébé Aquaman apparaît. La séquence est trop mielleuse. Le vigile est nerveux.
– Je le sens pas, chef.
C’est encore trop tôt, il faut patienter.

Bébé a grandi. Maman lui raconte Atlantide avec une fourchette, pendant que Papa lit le journal à côté du chien.
– Les méchants vont arriver.
Le chien aboie. La cloison explose. Les méchants arrivent.
L’intuition s’est muée en inquiétude. Une main sur le déclencheur de l’alarme, le vigile est en état d’alerte.
– C’est la merde, chef.
C’est la merde. Mais on ne peut laisser le moindre doute.
Il faut patienter.

Les méchants sont là. Ce sont les Stormtroopers d’Atlantide.
– Des aquatroopers?
Solidement protégés derrière leurs armures en plastique, ils menacent la famille avec des fusils à eau luminescents.
– C’est bon, chef? Je peux lancer l’alerte générale?
Pas encore.

Les playmobils veulent Nicole, mais Nicole est fâchée. Il faut pas fâcher Nicole.
– Prépare-toi Maurice [Maurice, c’est le vigile], s’ils charcutent la bagarre, tu balances tout.

Et ce fût un miracle.
Nicole opère un magnifique coup de pied retourné, permettant à un aquatrooper d’évaluer la solidité de la fenêtre, et entraîne la caméra dans son élan. Les deux entament alors une valse du tonnerre, réalisant un plan séquence explosif et parfaitement lisible!
– Celle-là, je l’ai pas vu venir.

Ainsi se termine l’introduction, résumant à elle seule le film tout entier : c’est long et superficiel, mais mis en scène par un type qui connaît son métier.

The surprisingly amazing Spider-Man

Le bonheur, au cinéma, c’est d’aller voir un film qui ne t’intéresse pas, de te prendre trois paires de claques, et de vouloir y retourner le lendemain.


Spider-Man : into the Spider-Verse, de Bob Persichetti, Peter Ramsey et Rodney Rothman.

Peter Parker est le seul et unique Spider-Man.
(Ça on a eu, c’est bon…)
Jusqu’à ce qu’un certain Miles Morales soit à sont tour mordu par une araignée génétiquement modifiée.
(Oui, le successeur, on connaît le truc…)
C’est le moment que choisi Wilson Fisk pour ouvrir une faille spatio-temporelle qui en fait surgir quatre nouvelles versions.
(Ah.)

La partie peut alors commencer.


Il faut bien quelques minutes pour s’adapter à une animation un poil saccadée, après quoi, c’est le bonheur.
C’est énergique, drôle, finement écrit, il y a une expressivité dingue dans la mise en scène et le design des personnages… Dieu que ça fait du bien!

Oubliez le reste, s’il y a un film américain à voir en ce moment, c’est celui-ci.

Les nouvelles aventures de Norbert Dragonneau (avec des animaux fantastiques dedans).

Les Animaux Fantastiques : les Crimes de Grindelwald, de David Yates.

Nous retrouvons donc l’ami Norbert (Newt pour les intimes), qui souhaite à présent qu’on le laisse vivre en paix, dans sa valise, avec des créatures sauvages.
Malheureusement pour lui, Warner Bros veut de l’argent.
Après avoir assassiné la terre du milieu et la totalité des super-héros en leur possession (oui, j’ai vu Aquaman), les voilà lancés dans l’anéantissement de leur plus importante mine d’or.*

Parviendront-ils de nouveau à leur fin?

Norbert, donc, toujours classé asocial aux rayons des stéréotypes hollywoodiens, se retrouve cette fois sollicité par Dumbledore himself.
Le plus grand sorcier de tous les temps demande à son ancien élève de s’occuper lui-même du second plus grand sorcier de tous les temps. Car lui ne peut pas…
(Ne soyons pas mesquin, l’excuse sauve les meubles.)

Ne pouvant dire non à Jude Law et Albus Dumbledore en même temps, Norbert part donc à la recherche de Johnny Depp, qui s’est teint les cheveux pour l’occasion.
Heureusement pour lui, Eddie Redmayne est tellement attachant, avec son air de chien battu, que tout le monde (ou presque) fera son possible pour l’aider.


J.K. Rowling maîtrise son univers (je crois) mais l’écriture d’un film est drastiquement différente de celle d’un livre. De plus, là où les épisodes d’Harry Potter se déroulaient sur une année complète, les événements surviennent ici en quelques jours, entre-coupés de séquences de flash-backs pouvant s’étendre à plusieurs années. Le tout est appuyé par un nombre important de personnages dont les histoires personnelles sont parfois plus intéressantes que la principale : Dumbledore et Grindelwald, Newt et Leta Lestrange, les frères Scamander (Dragonneau pour la VF), les soeurs Goldstein… Mais celles-ci sont sacrifiées à un scénario dont tout le monde se fout, puisqu’il s’agit du seul et unique schéma se répétant à perpétuité, d’un blockbuster à l’autre : les gentils très gentils doivent s’unir pour libérer la Terre d’un méchant très méchant.
Le monde selon les États-Unis.

Je note toutefois une irruption implicite de l’air du temps : les gens simples doivent s’emparer des grandes problématiques car les autorités compétentes, soit ont les mains liées (Dumbledore), soit sont des incapables (le ministère), soient sont corrompues (pas de spoil).

On essaie de garder des personnages un peu attachant, un méchant moins manichéen qu’à l’accoutumé et bien sûr une équipe artistique (concepts, effets visuels, costumes…) toujours en grande forme…
Mais on est écrasé par des choix narratifs incohérents (la « bataille » finale est un festival) et des ébauches d’idées empilées les unes sur les autres, le tout brassé au mixer (la caméra) dans un déluge d’effet pyrotechniques.

C’est pas que c’est à vomir, c’est juste que ça n’a pas bien de goût.

*D’après Wikipédia, les recettes de la franchise Harry Potter au cinéma dépasse Star Wars et James Bond.




Et Nicolas F., on en parle?

« J’ai sauvé et j’ai péri. »

Sauver ou périr, de Frédéric Tellier.

Franck a tout. La force de l’âge, une belle famille et une vocation : sapeur-pompier.
Mais lors d’une intervention, il est terrassé par un incendie.
Affaiblit et défiguré, il lui faut alors tout reconstruire.

Frédéric Tellier souhaitait mettre en avant « les accidentés de la vie ».
Il a donc choisit, comme pour L’affaire SK1 (son précédent film), de coller au plus près du réel en s’inspirant à nouveau d’une histoire vraie et en travaillant avec la brigade des sapeurs pompiers de Paris*.

Le résultat est impeccable.
Il parvient à évoquer, parfois assez subtilement, les multiples conséquences d’une telle situation. Au centre, en particulier, la question de la perte d’identité.

L’ensemble est un hymne à la vie. 
(Au vu de la thématique, c’est ça ou une ode au suicide.)

Conseil pratique : penser aux mouchoirs.

*Pierre Niney, notamment, s’est entrainé avec eux et les a accompagné en intervention.